- Evguenia Tchirikova : à 35 ans, l’écolo sort du bois

Posté par admin le 20 janvier 2013

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RUSSIE • Evguenia Tchirikova : à 35 ans, l’écolo sort du bois

De la forêt de Khimki, où elle a fait ses armes en luttant contre la construction d’une autoroute, à la tribune des manifestations historiques des 10 et 25 décembre à Moscou, la militante écologiste est désormais entrée en politique.
Evguenia Tchirikova, leader du Mouvement de défense de la forêt de Khimki, conférence de presse du 17 juin 2011 dans cette même forêt.Evguenia Tchirikova, leader du Mouvement de défense de la forêt de Khimki, conférence de presse du 17 juin 2011 dans cette même forêt.AFP

Allez savoir pourquoi, tout le monde semble se préoccuper de la santé mentale d’Evguenia Tchirikova. “Elle n’est pas devenue folle, au moins ?”s’inquiètent ceux qui approuvent son combat pour la forêt de Khimki [depuis 2007]. “Elle est complètement folle !” assènent les fonctionnaires irrités par son militantisme. Ses adversaires les plus acharnés écrivent qu’elle est vendue aux Américains, et évoquent “cinq traumatismes crâniens”. Evguenia Tchirikova n’a aucune pièce à verser à ces débats médicaux, pas de traumatismes crâniens non plus, au reste. Tout au plus a-t-elle été blessée à la jambe en tentant, avec ses compagnons de lutte, de barrer la route aux bulldozers. Elle a aussi été légèrement atteinte par un éclat de bois – les forestiers coupent et les écologistes trinquent. 

Comme Gandhi, son idole 

Au total, elle s’en est bien tirée, si l’on compare son sort à celui de Mikhaïl Beketov, le rédacteur en chef de la Khimkinskaïa Pravda [La Vérité de Khimki]. Beketov avait critiqué la mairie et la région pour l’abattage des arbres de la forêt de Khimki, devant permettre le passage de l’autoroute Moscou – Saint-Pétersbourg. Tabassé et laissé pour mort en novembre 2008, il est resté lourdement handicapé. Konstantin Fetissov, un autre militant local, a lui aussi été agressé, frappé à la tête à coups de batte de base-ball en novembre 2010, ce qui lui a valu plusieurs semaines de coma. Ces crimes n’ont toujours pas été élucidés. 

Evguenia, responsable du mouvement Défense écologique de la région de Moscou et du Mouvement pour la protection de la forêt de Khimki, non autorisé, a reçu de nombreuses menaces. “Vu que je ne suis pas un grand mec costaud, au début ils ne m’ont pas considérée comme dangereuse, et m’ont longtemps laissée tranquille. Churchill aussi pensait que Gandhi n’était qu’un petit indigène pouilleux.” Le nom de Gandhi revient souvent dans sa bouche – cet homme est son idole. Tout est parti de son désir de protéger la forêt qui s’étend sous ses fenêtres. A présent, elle vise des changements politiques à l’échelle du pays. Elle préside le Conseil de coordination des associations régionales de Russie. La sonnerie de son téléphone retentit toutes les cinq minutes. Partout où l’on détruit une forêt, partout où les droits des Russes ordinaires sont bafoués, il y a des gens qui l’appellent. Elle n’a pas une seconde à elle, sans compter qu’elle doit s’occuper de ses deux filles, Sacha et Liza, 5 et 10 ans. En contact avec les épouses d’Alexeï Navalny et de Sergueï Oudaltsov, elle s’efforce de coordonner l’aide apportée à leurs maris emprisonnés [libérés depuis, lire leur portrait p.26], et met la dernière main à un discours, en concertation avec d’autres protestataires, à la veille d’une nouvelle manifestation contre le résultat des législatives [la grande manifestation du 24 décembre]. 

Nous prenons le thé dans la minuscule cuisine de son deux-pièces et discutons des “crimes du régime”. Sur la table, un bougeoir bon marché agrémenté de trois chandelles confère un brin de noblesse à notre en-cas constitué de pain et de saucisson. “Les temps sont agités, le pays est en pleine révolution, et je n’ai pas souvent le loisir de cuisiner.” Début 2011, les autorités ont voulu lui retirer ses enfants. Le 21 février, les services sociaux ont prétexté que les fillettes étaient martyrisées, privées de nourriture, et que leurs parents “entretenaient des relations avec des individus suspects”. 

“A cette époque, nous venions de proposer au président Medvedev onze tracés alternatifs pour la future autoroute. C’est là qu’ils ont essayé de m’arracher mes enfants.” Tout le monde s’est mobilisé pour retenir les petites mais, depuis, la sensation de danger rôde, omniprésente. C’est en 1998 qu’Evguenia et son mari ont quitté Moscou pour Khimki, souhaitant vivre plus près de la nature. Fille d’un père professeur de physique et mathématiques et d’une mère fonctionnaire, jusqu’à l’âge de 25 ans, Evguenia ne s’était jamais intéressée à la politique. Après des études littéraires, elle a passé six ans à l’Institut d’aviation de Moscou, où elle a obtenu un diplôme d’ingénieur et d’économiste. Son mari est lui aussi un garçon sérieux, diplômé en physique et mathématiques. Il s’appelle Mikhaïl Matveïev. “Lorsque nous nous sommes connus, j’avais 20 ans, et j’étais dépourvue de toute ambition politique. C’est mon mari qui m’a ouvert les yeux”, reconnaît-elle. Leur couple est solide et, concernant la forêt de Khimki, ils mènent ensemble leur lutte, dont il est la tête, et elle le cœur. 

Leur exemple montre comment on devient militant de la société civile. Cela arrive un beau jour, sans crier gare. Leur fille cadette, Sacha, a le même âge que leur combat. Lorsque sa maman l’attendait, elle se promenait tous les jours dans la forêt, et c’est alors qu’Evguenia a remarqué d’étranges marques tracées sur les troncs d’arbres. Elle a appris qu’une autoroute allait bientôt passer par là, quasiment au pied de leur immeuble. La lutte a commencé avec des tracts tirés sur leur imprimante, qu’ils sont allés coller un peu partout aux alentours. “Je suis une personne ordinaire de Khimki et on ne m’a pas consultée avant d’abattre la forêt. J’ai étudié la littérature et je connais très bien ce thème des gens de peu, mais moi, j’ai Internet et la tête sur les épaules. Je ne comprends pas les gens qui prêchent la résignation. Les puissants commencent par certaines choses, comme s’emparer des richesses naturelles, et on ne sait jamais où ils vont s’arrêter”, déclame Evguenia comme si elle haranguait une foule, d’un ton convaincu et énergique. 

L’air pur ne s’achète pas 

La “personne ordinaire de Khimki” a su rassembler un grand nombre d’autres “gens ordinaires”, de ceux que le pouvoir n’a jamais pris en considération. Elle s’est présentée aux élections municipales, a dressé des barricades dans la forêt, s’est dépêtrée des mains de combattants cagoulés, puis de la police et des forces spéciales. Pendant un temps, les simples habitants de Khimki sont parvenus à arrêter le chantier. Ils ont contraint le pouvoir à examiner des tracés alternatifs. Finalement, ces derniers ont été rejetés, et il fut décidé il y a un an que l’autoroute Moscou – Saint-Pétersbourg traverserait bel et bien la forêt de Khimki. C’est alors que Tchirikova, au nom de tous les militants locaux, a déclaré : “Nous entrons maintenant dans la bataille politique.” 

Elle explique son attitude : “J’appartiens à la classe moyenne. Nous avons de quoi acheter un appartement, une voiture, offrir une bonne éducation à nos enfants et nous assurer des soins médicaux de qualité. Mais ce que nous ne pouvons pas acheter, c’est l’air pur, et nous refusons d’émigrer. J’ai déjà quitté Moscou pour Khimki, et maintenant on voudrait me chasser d’ici. Ça suffit.” 

La révolte d’une personne ordinaire, et même d’une petite femme fragile, peut prendre des proportions remarquables. En mars 2011, elle a rencontré Joseph Biden, le vice-président des Etats-Unis, alors en visite officielle en Russie. Elle lui a parlé des différents tracés possibles pour l’autoroute, et il lui a remis le Woman of Courage Award. En mai, les défenseurs de la forêt ont à nouveau installé leur camp sur le chantier pour stopper les engins. Aujourd’hui encore, il y a des gens qui veillent jour et nuit sur ces tentes. 

Le pouvoir des gens de peu 

Durant l’été, Evguenia Tchirikova a tenu un forum civique baptisé AntiSeliguer, en réaction aux Nachi [les jeunes pro-Poutine qui se réunissent tous les étés dans un camp appelé Seliguer]. Au cœur même de la forêt de Khimki, sur une estrade, on a pu entendre des personnalités publiques respectées. Avec Alexeï Navalny, Evguenia a ensuite organisé le forum civique Dernier automne [du 30 septembre au 2 octobre]. “On me dépeint sous les traits d’une révolutionnaire hystérique et dérangée, or je ne fais que défendre mes droits. Je connais des femmes qui se battent pour accéder à des soins médicaux dignes de ce nom, je connais beaucoup de gens qui luttent contre le système monstrueux qui les empêche d’élever correctement leurs enfants adoptés et peut les leur reprendre à tout instant, je connais des défenseurs du patrimoine, et tous sont des gens parfaitement ordinaires. On nous diabolise, et pourtant, la chose la plus naturelle que puisse faire quelqu’un, c’est de protéger l’endroit où il vit”, assure-t-elle. 

Outre sa santé mentale, la question qui revient beaucoup chez ceux qui s’intéressent à Evguenia Tchirikova est celle du financement de ses actions. Elle n’a rien à cacher : son mari et elle ont créé une petite société spécialisée dans la protection des équipements de sous-stations électriques. C’est cela qui les fait vivre. S’ils étaient restés dans leur coin et n’avaient pas montré leur détermination, elle assure que leur entreprise leur aurait vite été confisquée. Elle donne l’impression d’être très heureuse et ne paraît jamais découragée : “Socialement je suis comblée. Tout ce que je veux, c’est que notre pays devienne comme les autres. J’ai très peur de la révolution. Mais j’ai encore plus peur que le pouvoir continue à faire la sourde oreille, parce que c’est cela qui entraîne les révolutions et les horreurs.” Elle avoue que parfois, son mari et elle en ont assez. Il leur semble alors que leurs têtes ne seront pas assez dures pour briser le mur de béton qui leur fait face. “Mais à chaque fois, un miracle se produit !” Evguenia Tchirikova croit au changement, aux miracles, et à la capacité des gens à accomplir eux-mêmes des miracles.

  • Ogoniok |
  • Pavel Cheremet |
  • 2 février 2012

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Source:
http://www.courrierinternational.com/article/2012/02/02/evguenia-tchirikova-a-35-ans-l-ecolo-sort-du-bois 
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